Philanthropie - L’investissement au profil humanitaire
L’organisation genevoise Wise, qui aide les grandes fortunes à investir dans des projets sociaux, travaille fréquemment en collaboration avec les milieux bancaires.
Les consultants en philanthropie de Wise (pour Wealthy Individuals Social Entrepreneurs) s'adressent aux mêmes clients que les banquiers privés: les grandes fortunes. Mais la concurrence n'est pas directe dans la mesure où la jeune entreprise genevoise privilégie l’approche complémentaire. «En fait, le banquier est là pour rapporter de l’argent à son client, et Wise l’aide à bien le donner s'il veut le dépenser», explique Maurice Machenbaum, 34 ans, co-fondateur de cette start-up spécialisée dans le conseil en investissement humanitaire. Opérationnelle depuis le début de l'année, la jeune société qu'il a créée avec Etienne Eichenberger, également âgé de 34 ans, a déjà rassemblé plus d'un million de francs. L'argent est affecté à des projets humanitaires, pour la plupart en Amérique latine, dans les domaines de l'éducation et de la santé. Wise demande à ses clients d'investir au minimum 100000 francs par année sur trois à cinq ans, et leur offre un suivi complet du projet.
«Nous fonctionnons comme un trait d'union entre deux mondes: celui du riche philanthrope, qui désire investir une partie de son patrimoine dans une action sociale, et celui du leader de projets, qui a besoin de fonds sur le terrain», résume Etienne Eichenberger.
Pas de rivalité avec la banque
Lorsqu'un donateur fait appel à eux, les experts définissent son profil, ses attentes et ses envies. Ils lui fournissent des informations concrètes liées à ses thématiques d'intérêt. Et si le candidat philanthrope décide de s'engager financièrement, Wise élabore avec lui la forme de l’investissement, fondation ou autre «véhicule », avant de lui soumettre un projet-pilote.
Pour les deux fondateurs, il n’est pas question de rivalité avec le secteur bancaire. «Nous ne sommes pas du tout concurrents, car le but du banquier est de garder ou d’acquérir des clients, le nôtre est d’avoir un impact, de promouvoir une théorie du changement et de rendre la philanthropie plus professionnelle en augmentant son résultat sur le terrain», explique Etienne Eichenberger.
Les gérants de fortune sont des partenaires essentiels pour la jeune société, qui entend créer un pont entre la banque privée et la Genève internationale. «Grâce à nos contacts, nous approchons les gestionnaires travaillant dans des institutions où nous estimons qu’il existe un potentiel de philanthropes. Nous nous concentrons pour l’instant d’abord sur l’arc lémanique, où nous avons développé un réseau efficace», précise le jeune entrepreneur. Leur méthode? Présenter leur société aux professionnels «pour qu’ils sachent où s’adresser si leurs clients veulent donner de l’argent».
«Quand un gérant de fortune nous appelle, notre rôle est de lui fournir des solutions pour son client, ajoute Etienne Eichenberger. Le but de Wise est d’aider le client à comprendre la complexité du milieu dans lequel il veut investir son argent, d’élargir son éventail de connaissances philanthropiques et de bénéficier d’un choix éclairé.»
Grâce à leurs carnets d'adresses respectifs, et à leur expérience dans l'humanitaire, les deux trentenaires ont pu lancer avec succès leur entreprise. Etienne Eichenberger connaît bien l'Amérique latine puisqu'il y a suivi des projets pour le compte de la fondation Avina (de Stefan Schmidheiny). Il a aussi travaillé en Inde chez Nestlé, avant de rejoindre la Coopération suisse à Berne. C'est après avoir travaillé cinq ans pour le World Economic Forum (WEF) qu'il a décidé de lancer Wise. Juriste de formation, Maurice Machenbaum bénéficie lui aussi d'une longue expérience: il a travaillé au Honduras comme bénévole pour l'association Casa Alianza, puis au Costa Rica comme bras droit du directeur pour l'Amérique latine. Deux ans après, il a fondé et dirigé l'antenne Casa Alianza du Nicaragua. De retour en Suisse, il a obtenu un master en action humanitaire et rejoint le CICR, puis Terre des hommes.
Un but idéal et une logique commerciale
Wise a été créé grâce aux fonds propres des deux associés «par souci de rapidité dans les décisions et volonté de totale d’indépendance.» Prochainement, un board de personnalités sera nommé pour appuyer la jeune société, qui bénéficie déjà de l’appui de l’entreprise de coaching Genilem et qui revendique «un but idéal avec une logique commerciale».
Comment Wise approche-t-il ses clients? Pour l’instant, essentiellement par le réseautage et le bouche-à-oreille. «La philanthropie est un marché peu développé et nous sommes en train de créer une nouvelle profession, c’est pourquoi il nous faut parler de ce que nous faisons. Et les gens avec qui nous traitons donneront peut-être envie à des amis de suivre leur exemple», explique Etienne Eichenberger.
Wise, qui compte déjà cinq grands donateurs comme clients, n'est pas la première initiative de ce type à Genève. La Fondation Mediantis, à laquelle participent les banquiers Melchior de Muralt et Thierry Lombard, est aussi active dans le conseil aux mécènes depuis 2004.
La philanthropie individuelle ou familiale reste discrète, à l’opposé du mécénat institutionnel, qui s’affiche davantage. «Nos clients ont envie d’être utiles, sans forcément faire du tapage» précise Etienne Eichenberger, qui refuse les stéréotypes sur les gens fortunés: «Que l’on soit riche ou moins riche, on donne si on est touché par un événement ou un projet. Les motivations ne sont pas liées à la fortune mais à la personnalité des gens. Le désir de s'impliquer ne provient pas de la taille du porte-monnaie. Ce n’est pas amoral d'avoir de l'argent. Mais si on en a, autant le dépenser pour quelque chose d'utile», précise Etienne Eichenberger.
Wise procure aussi du conseil à des fondations déjà créées. Dans le cas de la Fondation C., Wise est mandaté pour un appui, afin d’identifier ou de planifier des projets. «Des membres de la fondation vont se rendre sur le terrain pour voir concrètement où va leur aide et à quoi elle sert.» Une présence sur place que Wise recommande toujours à ses clients. Loin d’eux l’idée d’un quelconque tourisme humanitaire, mais le contact avec les projets eux-mêmes enrichit le dialogue entre le donateur et le bénéficiaire et favorise la transparence du don. «Ainsi, le client peut se rendre compte personnellement de l’impact de son argent», précise Maurice Machenbaum.
Le plus Souvent une affaire de famille
Client d’une banque genevoise, Monsieur P. hérite d’un montant important et demande à son gestionnaire de lui présenter des projets sociaux dans lesquels investir. Le banquier fait alors appel à Wise, qui propose un portefeuille de projets concrets en cours.
«Dans ce cas précis, notre interlocuteur est toujours resté le gérant de fortune, nous n’avons pas rencontré le philanthrope directement», précisent les deux associés. L’héritier a finalement décidé d’investir dans la Fondation Vargas, qui prend en charge des personnes âgées défavorisées en Amérique du Sud. «C’est surtout la personnalité de l’homme qui a monté ce projet qui a attiré le client. Car la Fondation Vargas, c’est une rencontre générationnelle, avec des jeunes s’occupant de personnes âgées», précise Maurice Machenbaum, l’homme de terrain de Wise.
La philanthropie, c’est aussi une affaire de famille parfois. Avec cet autre client de Wise, il n’est plus question d’intermédiaire, ni de banquier. Les entrepreneurs traitent directement avec le candidat philanthrope, un entrepreneur de cinquième génération qui souhaite consolider son affaire familiale et impliquer ses proches et leurs descendants dans une nouvelle fondation. Il mandate Wise.
Pour cette famille, à qui Wise a été conseillé par une connaissance commune, «créer une fondation avec un but précis est un projet rassembleur qui donne du sens à un héritage, rajoute Maurice Machenbaum. Cela permet à toute la famille de réfléchir autour de ses propres valeurs. Le contact est différent aussi, car il est direct. Nous entrons dans la vie des gens, nous discutons avec eux de leurs attentes, de leurs envies. D’où l’importance du relationnel, du dialogue et de la confiance. Pour nous, c’est l’écoute qui prime. Nous ne vendons pas des projets, mais nous enrichissons la réflexion philanthropique du client grâce à notre connaissance du terrain.»
Dans ce cas, après avoir rencontré l’entrepreneur et dégagé les tendances liées à son projet, les deux fondateurs de Wise ont été conviés à une réunion familiale afin de parler de l’orientation à donner à cette fondation. «Un fort consensus se dégageait par rapport à des thématiques, toutes liées à des événements personnels ou familiaux. Nous, nous apportions un regard extérieur à cet univers familial et nous avons pu obtenir leur confiance, ce qui est très important car la philanthropie est au fond quelque chose d’intime», relève Etienne Eichenberger.
