La philanthropie, un potentiel évalué à 3,4 milliards de francs
«Celui qui meurt riche meurt dans la disgrâce», écrivait Andrew Carnegie en 1889: vision optimiste de la philanthropie imprégnant la culture américaine.
«La philanthropie, c'est l'art de restituer en petit ce que l'on a volé en grand», notait un observateur plus cynique: vision pessimiste répandue en Europe, où l'accumulation de richesse suscite plus de suspicion que d'admiration.
Pourtant, cette divergence politico-philosophique n'est pas aussi tangible qu'on pourrait le penser une fois qu'on regarde les chiffres. Aux Etats-Unis, où la fondation Gates est devenue emblématique d'une charité planétaire et professionnelle, le montant global généré par la philanthropie dépasse régulièrement les 2% du produit intérieur brut (PIB) depuis 1998 et atteignait 250 milliards de dollars l'an dernier. Certes, c'est bien plus qu'en Europe - au moins le double, selon des estimations de la Johns Hopkins University - mais les dons liés aux causes religieuses représentent 62% du total selon une autre université, celle d'Indiana. Si on en fait abstraction, la part du PIB américain consacrée à la philanthropie est de 0,76%, une proportion somme toute assez proche de ce qui se pratique en Grande-Bretagne (0,63 à 0,77%) ou en Allemagne, selon la fondation Bertelsmann.
Appliquons par curiosité ce pourcentage au PIB de la Suisse. Cela donne 3,4 milliards de francs par année. Waow!
Sauf que la réalité semble être bien en dessous de ce montant. Faute de statistiques plus précises, on estime qu'il existe dans notre pays pas loin de 20 000 fondations disposant d'une fortune totale de 30 milliards de francs et distribuant un milliard par an.
Observons en passant le contraste entre le nombre ébouriffant de fondations - près de 10% du total européen - et leur maigre «productivité» en comparaison internationale. Ce qui renvoie à deux explications possibles. Soit la Suisse souffre, dans ce domaine comme dans d'autres, de l'émiettement de son fédéralisme. Soit les «high net worth individuals» (abrégez HNWI et prononcez «hen-ouize», ça fait moins plouc que «riches») peinent à y desserrer les cordons de leur bourse. On se gardera de trancher.
Il est plus productif de s'intéresser à la dynamique qui amplifie et renouvelle depuis quelques années le mouvement philanthropique. Premièrement, les pays industrialisés comptent de plus en plus de (riches) vieux. On sait qu'en Suisse, les plus de 60 ans détiennent les quatre cinquièmes de la fortune nationale. Plus fondamentalement, ces «vieux» ne le sont pas dans leur tête. Issus d'une génération qui a prôné la méritocratie, ils restent actifs et curieux. Et ils cherchent, hédonistes-altruistes d'un nouveau type, à se faire du bien en faisant du bien aux autres au lieu de léguer bêtement toute leur fortune aux enfants, qui doivent faire leurs preuves...
Les grandes banques ont reconnu cette évolution il y a quelques années déjà. UBS a créé sa fondation Optimus en 1999. «Rarement un thème avait été traité de façon aussi peu professionnelle que la charité!» grommelle dans la NZZ son directeur, Christoph Schmocker, qui entend bien sûr profiler UBS sur ce nouveau marché. Credit Suisse a créé Accentus, et les banquiers privés genevois s'y sont mis aussi, avec du retard. C'est ce qui explique l'apparition de consultants spécialisés, comme Wise, qui a reçu la semaine dernière le soutien de l'association Genilem.
Quelles sont leurs chances? Assez bonnes, semble-t-il. Premièrement, l'environnement fiscal tend à devenir plus généreux pour les fondations. Deuxièmement, le besoin de professionnaliser la charité est reconnu, comme en témoigne la forte augmentation (303 en 2003, 477 en 2004) des fondations suisses bénéficiant du label de qualité décerné par le Zewo. Enfin, la création de fondations s'accélère dans tous les pays européens, Suisse comprise. En se globalisant, la charité devient plus transparente et stimulante.
Dans ces conditions, le potentiel de 3,4 milliards de francs distribués annuellement par les fortunes privées de Suisse n'est pas irréaliste.
